Pour situer mon parcours, je suis AESH dans un lycée professionnel depuis 1 an et j’accompagne des élèves en Bac pro et en CAP.
Je suis aussi blanc, de classe moyenne sup, j’ai 26 ans et j’ai fait des études supérieures.
Mon parcours d’autodiagnostic a commencé au collège suite à du harcèlement scolaire, des troubles du sommeil et un énorme sentiment de décalage avec mes camarades de classe. J’ai découvert par hasard que le HPI pouvait causer des troubles du sommeil et après des recherches, je me suis rendu compte que je cochais plein de critères. Les difficultés d’adaptation au système scolaire en maternelle, ont laissé place à d’excellents résultats scolaires et je rentrais totalement dans les cases de ce qu’on pourrait appeler un « élève modèle » (une prof a vraiment écrit ça dans mon bulletin), mais aussi un « intello » (ce qui avait le don d’énerver mes camarades de classe). J’avais même sauté une classe, et puis j’étais hypersensible, les injustices me révoltaient, blablabla. J’ai adopté cet autodiag parce qu’il était cohérent avec mon vécu et qu’il expliquait beaucoup de mes difficultés et ce pendant de nombreuses années. J’ai découvert plus tard que le HPI n’était pas un diagnostic en soi, mais juste des résultats à un test permettant de trier les élèves…
Et puis après mon Bac (S, obtenu avec mention TB), j’ai commencé une licence de biologie. C’est là que j’ai découvert l’autisme, avec une prof de génétique humaine dont c’était le sujet d’étude. Elle avait mis au point un questionnaire, validé par des milliers de réponses, qui permettait de se situer par rapport à ce spectre. Elle a principalement incité les personnes AFAB (assignées fille à la naissance) à passer le test du fait du sous-diagnostic de ces personnes. C’est là que j’ai découvert que 90 % des personnes qui avaient le même résultat que moi étaient autistes. C’était en 2018, à 19 ans. J’ai donc adopté ce nouvel autodiag pendant des années, avec de longues périodes de doutes tout de même et un grand sentiment de manque de légitimité.
J’ai continué mes études en école d’ingénieur en agronomie, au cours desquelles j’ai vraisemblablement fait un burnout autistique, suivi de nombreuses dépressions. L’environnement ne me convenait pas du tout, nous étions 350 personnes à vivre ensemble H24. D’une certaine manière, l’isolement lié au COVID m’a sauvé. Mes expériences professionnelles, des stages de 2 à 6 mois dans des associations en lien avec l’agroécologie, qui remplissaient toutes mes valeurs, et où j’étais très valorisé, ont été extrêmement difficiles : crises d’angoisse, troubles du sommeil exacerbés, impossibilité de fonctionner, shutdown à répétition (face à un excès de stimuli ou d'informations à traiter, une personne autiste ou neuroatypique se replie sur elle-même) et toujours les dépressions. Dès ma première expérience professionnelle, un stage de 2 mois donc, j’ai su que ça allait être très difficile pour moi de travailler, et encore plus à temps plein. J’étais épuisé alors que je faisais clairement plus 25h que 35h (mais j’étais super efficace donc ça compensait) et que le sujet me passionnait. J’en était tout simplement incapable. Ou au pris d’énormes efforts suivis d’aggravations de mes symptômes dépressifs. Je ne respectais tout simplement pas mes limites. En même temps, j’ai été élevé d’après le mythe de la méritocratie, je ne travaillais pas beaucoup pour avoir de bons résultats, parce que je savais comment fonctionnait l’école et comment avoir de bonnes notes, et surtout parce que je venais d’un milieu social privilégié d’une grande ville.
Mais après mes expériences professionnelles très douloureuses, ma politisation croissante et malgré des études qui m’avaient passionné, j’ai commencé à chercher un métier qui me soit plus adapté. Mes besoins étaient clairs et non discutables : travail à temps partiel, avec beaucoup de périodes de repos, qui ne soit pas dans un bureau, qui soit cadré, avec des horaires réguliers, concret et qui respecte mes valeurs. J’avais déjà quelques amiEs qui étaient AESH et suite à leurs témoignages très positifs et passionnés, je me suis laissé tenter. J’ai commencé en janvier 2025. Je me dois tout de même de préciser que mon appartenance de classe fait que j’ai pu choisir librement mon travail, sans crainte de soucis financiers (pour l’instant), du fait des revenus de mes parents qui peuvent me soutenir si nécessaire.
Dans le même temps, j’étais en processus de diagnostic auprès d’un psychiatre, alors qu’au départ je venais pour mes dépressions récurrentes. Le diagnostic a enfin été posé en 2025, à quasi 26 ans, après 7 ans d’autodiag (bon depuis j’ai d’autres diag psy dont un TDAH). Le diag m’a beaucoup légitimé et légitimé ma pratique auprès des élèves que j’accompagne. La gynécologue qui me suit pour ma transition m’a d’ailleurs dit récemment que ça ne l’étonnait pas, que les personnes transmasculines et en particulier autistes travaillaient beaucoup dans les métiers du care ou de l’aide à la personne.
Comme beaucoup d’AESH, j’ai été lâché dans le grand bain, je n’avais jamais fait ça, je ne connaissais pas le monde du handicap, malgré mon parcours personnel et les recherches que j’avais faites avant de commencer. Mais je ne savais pas non plus quelles aides apporter aux élèves, leurs besoins, leurs handicaps, leurs diagnostics. Même si je suis convaincu que les diagnostics sont confidentiels et qu’ils ne sont en rien nécessaires à l’accompagnement, quand les élèves m’en ont parlé, cela m’a tout de même apporté des clés de compréhension supplémentaire.
Lâché dans le grand bain, comme je disais, je suis arrivé au lycée et j’ai simplement demandé aux élèves leurs besoins en accompagnement et la plupart étaient très lucides dessus. Après un bon mois d’observation des élèves (5 dans une classe et 4 dans l’autre), et de longues discussions sur les pratiques avec un collègue enseignant et d’autres AESH, j’ai pu mettre en place des pratiques professionnelles qui sont celles que j’utilise depuis.
J’accompagne des élèves avec des besoins très différents : besoin de répit, de prise de notes, de relecture et de reformulation des consignes, de gestion des prises de parole, de mise au travail, d’accompagnement en cuisine de restauration collective…
En réalité, je me place toujours du côté des élèves par rapport aux profs, j’essaye d’établir des liens de confiance avec elleux (ce qui a très bien fonctionné pour l’instant), de répondre à leurs besoins, même s’ils dépassent le cadre de leur PAI et surtout de leur donner les clés pour qu’ils et elles n’aient plus besoin de moi. J’essaye de me faire le plus discret possible, de travailler sur une augmentation de l’autonomie des élèves que j’accompagne et je considère que c’est une réussite si je suis inutile pendant un ou plusieurs cours (ce qui arrive malgré tout assez peu).
Je pense que mon parcours scolaire réussi, saupoudré d’une remise en question du système scolaire, m’ont permis d’aiguiller les élèves sur les attendus et les objectifs de leurs cours. Finalement, j’ai pu leur partager les outils que j’ai moi-même utilisés pendant ma scolarité. Mais principalement, je considère que ma propre expérience de personne handie, neuroatypique et avec des troubles psy, a largement favorisé le contact et la compréhension des élèves (qui est parfois plus difficile avec d’autres AESH). Parce que même si j’ai rencontré moins de difficultés scolaires, j’ai des fonctionnements qui sont très proches de la majorité de « mes » élèves. Cela me permet de comprendre et d’anticiper leurs besoins, de leur donner des astuces, d’être proche de leur scolarité et de les apprécier.
Cela fait que non seulement je me reconnais dans beaucoup de mes élèves, mais surtout cela me fait beaucoup évoluer en tant que personne, de par mon investissement et la richesse des relations humaines qui sont créées. Parce qu’à de nombreux moment j’ai dépassé mes fonctions d’AESH à proprement parler (payez moi plus!), iels m’ont raconté des moments de leurs vie, leurs doutes, leurs réussites, iels se sont intéresséEs à moi, m’ont posé des questions. Dans ce type de situation, j’ai du mal à faire la distinction entre ma posture professionnelle et la relation interpersonnelle, d’une part parce qu’évidemment une relation de travail aussi proche génère forcément des affects et d’autre part parce que je pense que mon parcours peut les aider à mieux appréhender le leur.
Les élèves me rendent bien mon investissement auprès d’elleux, quand iels se battent pour que je les accompagne au bac, quand iels me disent qu’iels sont contentEs que je sois leur AESH… et en plus l’année dernière iels ont toustes eu leur Bac, que demander de mieux ?
Peut-être une meilleure prise en compte du handicap dans l’éducation nationale ?
Les exemples de validisme envers les élèves auxquels j’ai été confrontés ne manquent pas (liste non exhaustive) :
- des professeurEs qui disent que les élèves exagèrent leurs difficultés ;
- qui ne mettent pas en place d’adaptations pour les élèves à besoin particulier ;
- qui se moquent des élèves (« elle a un égo plus lourd que son fauteuil » entendu en conseil de classe) ;
- qui ne les laissent pas sortir faire une pause dans le couloir alors que leur PAI le stipule ;
- qui ne respectent pas leur tiers-temps lors des évaluations ;
- qui me parlent à moi AESH au lieu de s’adresser directement à l’élève ;
- qui ne répondent pas à des besoins pourtant explicites des élèves (pas de contact physique…), communication par écrit ;
- la direction qui préfère remettre en question la parole des élèves handi plutôt que d’interroger les pratiques ou postures d’un personnel du lycée ;
- des conditions de cours très bruyantes qui ne permettent pas à un certain nombre d’élèves de suivre en classe ;
- l’infirmière du lycée qui ne respecte pas les consignes du psychiatre, alpague unE élève dans les couloirs, le fait culpabiliser, le gaslight (essaye de lui retourner le cerveau) en ma présence ;
- l’absence de protocole d’évacuation pour les élèves en fauteuil (en particulier une élève que j’accompagne), alors que le matériel adapté est présent dans l’établissement. Le protocole actuel est obsolète et surtout eugéniste. Il stipule qu’unE élève en fauteuil doit rester en haut des escaliers en attendant que les pompiers viennent le ou la sauver. Cette élève aurait eu le temps de mourir 10 fois avant l’arrivée des pompiers, si ça n’avait pas été un exercice. Cela faisait pratiquement 1 an, depuis que j’accompagne cette élève, que je demandais à être formé à son évacuation. Après nos plaintes, le protocole va enfin être changé et la formation mise en place. Ce n’est pas trop tôt : cette élève n’a été évacuée qu’une fois pendant un exercice incendie au cours de toute sa scolarité.
Le personnel handi de l’éducation nationale n’existe pas. Ce sont les élèves qui sont handicapéEs, pas les profs, pas les AESH et pas le personnel administratif. En même temps, comment est-ce qu’on peut accompagner des élèves handicapéEs en étant soi-même handicapéE ?
Il n’y a donc aucun problème à se moquer d’un élève en disant qu’il est autiste devant moi (je ne sais jamais comment réagir, mais la prochaine fois je dis que je suis autiste aussi, au risque qu’on me réponde que je n’ai pas l’air autiste ou que tout le monde est un peu autiste).
En ce qui concerne le travail d’AESH, il n’est en lui même pas très accessible à des personnes autistes, notamment du fait du fonctionnement des PIALs, dont les décisions sont très peu prévisibles, qui peuvent nous donner notre affectation plusieurs jours après la rentrée, nous changer d’établissement du jour au lendemain. Comme pour beaucoup d’élèves, les établissements sont trop bruyants pour beaucoup de personnels. L’accès salle des personnels m’est aussi très difficile (je l’évite) du fait du bruit, du monde et des nombreuses sollicitations, ainsi que le réfectoire.
Évidemment, les remarques individuelles des professeurEs ou de la direction, l’absence de protocole, ne disent rien si on ne les analyse pas comme faisant partie d’un système validiste, au niveau de la société, et notamment de l’institution qu’est l’Education Nationale.
Il n’y a aucune reconnaissance sociale à s’occuper d’élèves handiEs. Cette déconsidération amène des personnes elles-mêmes minorisées et discriminées parce que femmes et/ou racisées à massivement exercer, sans formation spécifique, ce métier considéré comme dégradant. Alors soit on nous remercie de bien vouloir accepter de nous en occuper parce que ça décharge les profs, soit on prend le handicap et la considération allouées au élèves que nous accompagnons. Aussi s’il est possible de travailler à temps partiel et de diminuer sa quotité horaire, les revenus deviennent tellement faibles qu’il n’est plus possible de vivre. Il faut alors choisir : être encore plus précaire maintenant, ou en burnout dans quelques mois. La peste ou le choléra.
A titre personnel, j’enchaîne les arrêts de travail et le mi-temps thérapeutique, en attendant avec beaucoup d’espoir que la MDPH m’accorde l’AAH, pour diminuer mon temps de travail à une durée qui me convient sur le temps long.
Pour conclure, ma propre expérience, après un peu moins d’un an d’exercice, m’a montré que le validisme sévit à tous les niveaux : institutionnel, structurel et local, au sein des établissement, et à l’encontre de toustes les acteurices de l’éducation nationale : personnels, familles et surtout élèves.
Être AESH handi
vendredi 9 janvier 2026
COUR DE RÉCRÉ
NB (anonyme)